On a pensé à Imola et ses derniers kilomètres interminables. On a pensé à cette victoire insouciante, à ce moment d’attente, à ce regard ébahi devant la beauté du moment. On s’est souvenu de ce feu d’artifice sur les dernières pentes de la Cima Gallisterna, de cette longue solitude dans la descente et de cet ultime passage sur les virages du circuit, où l’on pouvait enfin croire que ce jour était arrivé. On a pensé que seul un Français triomphant sur le Tour pourrait égaler la violence émotionnelle de cet instant. On a préparé les mouchoirs blancs pour les remerciements et les adieux, sans réellement penser au lendemain, où il aurait retrouvé sa tunique bleue. On a imaginé tous les scénarios, présenté toutes les tactiques ambitieuses, en oubliant que cet homme pouvait faire ce qu’il a toujours merveilleusement fait auparavant : harceler ses concurrents, les abandonner d’abord, les craindre ensuite, les oublier enfin. Et gagner.

Ces Mondiaux étaient d’une violence absolue. Ils avaient pourtant comme coutume d’allumer les premiers pétards lors des deux dernières boucles, plongeant les cinq premières heures dans un ennui total. Son final était beau, son vainqueur aussi, mais l’impression d’assister à une classique imparfaite chatouillait nos esprits chipoteurs. À Innsbruck, la montagne dominait le peloton. On pensait y voir un cyclisme total, où les plus grandes nations prendraient les choses en main dès les premières boucles. Finalement, le titre mondial s’était joué, en toute logique, sur les pentes vertigineuses du « Höll », un véritable enfer caché dans les bois. Un an après, la pluie tombait sur les casques et envahissaient les routes du Yorkshire. Mads Pedersen stupéfiait le monde et brisait un château de carte bien bâti autour de Mathieu van der Poel. Il montrait que les surprises les plus grandes appartenaient aux Mondiaux et que le ciel pouvait transformer le cyclisme en un sport de braves et de héros.
Mais déterminer le « spetaclomètre » d’un sport sur l’humeur des nuages revient à énoncer une vérité et à faire, dans le même moment, un étrange raccourci. Dimanche dernier, le combat était total, sans une goutte de pluie, sans un seul éclair dans le ciel. Les Mondiaux s’étaient transformés en une grande classique belge, quand Benoit Cosnefroy et Remco Evenepoel décidèrent d’attaquer à 180 km de l’arrivée. L’image était tellement insensée que l’on croyait voir la rediffusion du final d’une petite classique flamande de préparation. La scène était bien réelle et le concert avait débuté avec deux heures d’avance, sans prévenir son public, sans préparer nos petits cœurs, qui avaient presque oublié le vertige de ces courses d’un jour. Un Français, un Belge, et les autres : on se serait cru en Russie, il y a plus de trois ans, sur un rectangle vert, à observer les Bleus craindre les Belges et les Belges craindre les Bleus. Ce souvenir était finalement intéressant, puisqu’il mène au même chemin. À la fin, c’est toujours la même nation qui l’emporte.

L’homme qui nageait paisiblement dans les eaux troubles et turbulentes était français. Sa popularité appartient peut-être au monde entier, mais sa gloire, quant à elle, est la propriété d’un peuple, son peuple, qui l’acclame tous les étés, même lorsqu’il n’est plus attaché à sa toison d’or. Son bouc le trahit, mais Julian Alaphilippe se perd, parfois, dans l’anonymat, quand il endosse le bleu de Deceuninck. Il est un être spécial, qui mérite l’originalité. Il a longtemps cherché ce maillot, comme un vieux pirate incapable de trouver son trésor. Après le « trou noir » de Bergen et la fringale d’Innsbruck, il était en droit d’abandonner, de lâcher les armes, d’arrêter de se battre pour une cause perdue, pour un horizon trop lointain.
Mais la philosophie Alaphilippe est plus complexe que cela, et il sera difficile de contenir son apprentissage en un seul semestre. En schématisant, il dit ce qu’il fait tout en faisant ce qu’il dit. Il n’abdique pas. Il n’abandonne pas une course, au beau milieu d’un chemin. Même essoufflé, il continue, se bat, encore et encore, comme s’il montait sur un vélo pour la dernière fois. Il se couche sur sa machine, se tord de douleur, se retourne, parfois, pour jauger son avance, se retourne, encore, pour connaître son destin. Il se dresse sur les pédales, une première fois, pour prendre la hauteur. Il se dresse sur les pédales, une dernière fois, pour ne rien céder, pour ne rien lâcher. Julian Alaphilippe parait inhumain sur un vélo, mais il n’y a, en fait, pas plus humain que lui.

Dimanche après-midi, après avoir conservé son titre de champion du monde, il montait sur le podium, le sourire jusqu’aux oreilles. Il saluait le public belge, qu’il avait un temps taquiné, et s’offrait, avec lui, un « claping » aussi géant que le moment. Il rendossait son maillot irisé, tenait fermement sa médaille dans la main et posait, avec ses deux dauphins, devant les nombreux photographes. Il est un habitué du protocole. Il va bientôt devenir un habitué des Mondiaux, à la manière d’un Peter Sagan, qui l’a rapidement félicité sur les réseaux sociaux. L’an prochain, les Mondiaux changeront de continent et atterriront en Australie, où l’on prévoit, certainement, un parcours beaucoup moins cabossé. En conférence de presse, Julian Alaphilippe a prononcé la phrase que l’on est tous tentés de dire aujourd’hui :« jamais deux sans trois. »
Dans les rues de Louvain, il pensait certainement à Nino, à Marion, à sa famille et à tous ses amis. De la même manière que l’on a pensé à Imola et à cette grande première qui annonçait une éternelle deuxième. Une éternelle deuxième pour un éternel premier.

Crédits photos : RFI, Le Soir et Sud Ouest

Antonin Fromentel – 28 septembre

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