La première journée de repos était arrivée au bon moment, après une première semaine en Italie éreintante, entre les routes urbaines turinoises et les reliefs des Abruzzes. On voyait, sur une photo publiée par l’équipe DSM sur les réseaux sociaux, un Romain Bardet avachi, à même le sol, discutant joyeusement avec ses compagnons. Il prenait du bon temps, détendait son organisme, rafraîchissait son esprit, avant que la réalité ne le rattrape. Il était à une nuit d’une journée électrique, sur les routes blanches de Toscane, là où le premier coup de tambour de la deuxième semaine du Giro retentira. Il avait aussi devant lui tout un chantier à survoler, des montagnes à escalader, des journées cacophoniques à supporter. La carte du Giro était déjà bien entamée, mais le nord, le cap le plus terrible du Giro, était encore marqué au surligneur. Dix jours s’étaient alors écoulés. Pour atteindre Milan, il en restait autant.

Sur les derniers pourcentages prononcés des routes toscanes, Egan Bernal s’était envolé seul rejoindre Emmanuel Buchmann, parti en éclaireur au moment où les EF commençaient un ménage de printemps. Le maillot rose était aux portes de Montalcino, la ville d’arrivée, accompagné par le 4e du Tour de France 2019, prêt à s’aventurer dans les rues étroites couvertes de pavés. Il était bien en Toscane, dans ces vastes plaines aux chemins empierrés, aboutissant à des ruelles où le vis-à-vis semble si évident qu’il ne doit certainement pas stipuler sur les contrats de location. Il faut le dire, cette ambiance de fin nous a remmené quelques mois en arrière, à l’entrée de la Piazza del Campo, au moment où Mathieu Van Der Poel déclenchait son attaque foudroyante, avant de lever son poing sur la ligne d’arrivée des Strade Bianche. Il est aussi important d’avouer que cette 11e étape du Giro faisait saliver les suiveurs, adeptes d’un spectacle qui n’est jamais vraiment absent sur les routes italiennes.
Cette virée en Toscane ravivait le souvenir d’une étape chaotique sur le Giro 2010, où les routes blanches devenaient grisâtres en raison de la pluie, où les coureurs étaient recouverts de terre, comme s’ils s’étaient roulés dans la boue, un jour d’automne, au cours d’une balade en forêt. En cette année 2021, le ciel était peu menaçant, mais le spectacle restait entier. Remco Evenepoel, en difficulté sur les chemins empierrés, disait adieu à ses chances de succès sur le Giro, semant le trouble chez Deceuninck. Joao Almeida, qui s’était ragaillardi après des premiers jours difficiles, semblait n’avoir que faire de la difficulté du jeune prodige belge à tenir les roues dès lors que la cadence montait d’un cran. Une fois Evenepoel franchement décroché, Almeida avait dû, lui aussi, abandonner le peloton, pour venir en aide à son leader. Tout le monde a pu voir cette scène : Remco Evenepoel jette par dépit son oreillette, discutant avec le coureur portugais de la raison, sans doute, de sa présence. La formation belge de Patrick Lefevere constatait alors tout le chemin qu’il restait à parcourir, avant de pouvoir peser tactiquement sur un Grand Tour. Les classiques peuvent être rayonnantes, avec un Monument enlevé brillamment devant Mathieu van der Poel, mais les Grands Tours restent un autre monde.

Egan Bernal se sentait alors bien seul devant, au classement général, mais il était évident que le Giro ne prenait pas congé à Montalcino. La route demeurait longue jusqu’à la cité milanaise. La 14e étape offrait un parfait tremplin pour grimper les marches du classement et entamer la reconquête. Roulement de tambour : rien de tout cela n’était vrai.
Alors que le peloton entamait la descente du Forcella Monte Rest, les Astana d’Alexander Vlasov tentaient un coup de force. En vain. Egan Bernal avait suivi et les autres leaders avaient ce petit groupe détaché à portée du fusil. Cette accélération soudaine avait permis néanmoins d’amaigrir un peloton qui se dirigeait tout droit vers le monument de la journée, escaladé cette fois-ci depuis Sutrio, un versant moins brutal à ses débuts, sur des routes bien larges et asphaltées, avant d’arriver sur des pistes de ski au profil abrupt et escarpé. Le Monte Zoncolan sonnait le début d’une nouvelle phase du Giro, la plus lessivante, qui laisse les sprinteurs se diriger vers les routes françaises et les grimpeurs se frotter des mains d’impatience, devant la cime des montagnes. Sur ses passages les plus prononcés, Simon Yates avait amorcé la bagarre et emmenait Egan Bernal dans sa roue. Ce dernier était d’abord un sparadrap, avant de devenir un pétard qui abandonnait le Britannique dans le brouillard.

Au soir de cette étape, Bernal était solidement accroché au maillot rose. Il paraissait si fort, si indomptable, qu’il était difficile d’imaginer autre vainqueur que lui, à Milan. Et cette impression n’avait cessé de grandir, dans la journée de lundi, alors qu’il s’envolait de nouveau seul, sur les routes du Passo Giau, bordées par la neige fraîchement tombée des nuages. Au matin, cette 16e étape avait pris une tournure bien particulière. La neige envahissait les cols à emprunter, le risque de verglas dans les descentes était presque certain et la pluie pouvait se transformer en neige facilement. En conséquence, l’étape était rabotée et devenait orpheline du Passo Fedaia et du Passo Pordoi. La fin de l’étape demeurait inchangée. Le public pouvait toujours s’amasser derrière les barrières, disposées au bord des ruelles pavées de Cortina d’Ampezzo. Les riverains pouvaient, quant à eux, rester aux fenêtres, pour simuler les gradins, souvent présents sur le Tour de France.
Dans cette après-midi du mois de mai, les images des coureurs s’étaient envolées. La réalisation italienne était en incapacité de retransmettre le direct. La frustration était immense. D’une image furtive, on avait pu voir Egan Bernal dominer son monde et Hugh Carthy ainsi que Romain Bardet s’accrocher dans sa roue. Sur la ligne d’arrivée, Egan Bernal prenait le temps d’enlever l’imperméable, pour montrer, avec son rose pimpant, que le patron de ce Giro était bien colombien. Il levait les bras en signe d’apaisement, après une journée qui fut rude et frigorifique. Romain Bardet et Damiano Caruso coupaient la ligne bien après lui, et gardaient l’espoir d’être ceux qui l’accompagneront sur le podium, dimanche prochain. On pourrait croire que la dernière semaine n’a pas grand intérêt, qu’elle sera de nouveau le théâtre d’une domination colombienne sans partage. Mais l’espoir d’une nouvelle bataille dans les Alpes reste franchement probable, tant les écarts derrière Bernal se resserrent à mesure que les journées s’écoulent. Il restera trois étapes montagneuses pour inverser le cours des choses, pour rentrer dans une légende si propre au Giro, et pour pouvoir croire, définitivement, en nos rêves les plus fous. N’a-t-on pas écrit, au départ, que le Giro est un rêve éveillé ?

Crédits photos : DH, Le Figaro, Swiss Cycling et 20 minutes

Antonin Fromentel – 26 mai

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