MTN Qhubeka a suscité des espoirs avant de les laisser sans suite. Encore plus désormais au moment de la pandémie, le cyclisme africain est en bien mauvaise santé. Qu’est-ce qui est défaillant et quelles réponses apporter au problème ? Tentative de réponse.

Un manque d’infrastructures

« Le cyclisme est le nouveau golf », c’est une phrase qui revient ces dernières années. La Petite Reine est peut-être devenue un sport élitiste. Les accessoires nécessaires pour courir en compétition sont de plus en plus sophistiqués. Forcément, leur prix a explosé. Aujourd’hui, il faut prévoir un budget conséquent pour être cycliste. Un vélo de compétition coûte autour des 1000 euros, si l’on reste dans la fourchette basse, ceux utilisés par les coureurs professionnels se situent autour des 15 000 euros. Cependant, un vélo n’est pas suffisant, toute une liste de dépense suit : casque, lunettes, maillot, cuissard, chaussures, pédales automatiques, roues en carbone ou encore compteur GPS.
La liste paraît sans fin, d’autant plus que ces produits nécessitent un entretien. Par ailleurs, les pratiquants sont relativement peu nombreux, les courses étant éloignées des foyers. De longs trajets s’imposent. Même en France, ces coûts colossaux en temps de crise économique poussent la population à s’orienter vers des sports plus populaires et moins coûteux. Alors imaginez en Afrique.

Sur les 47 pays dits les moins développées (PMA) de l’ONU, 33 se situent en Afrique, la plupart en Afrique subsaharienne (« Afrique noire »). Du côté des populations africaines, il est pratiquement impossible d’acquérir un vélo de route et de participer à des compétitions. La survie prime sur le sport. Les 52 différentes fédérations africaines de cyclisme rassemblées au sein de la Confédération africaine affichent des moyens limités. Les clubs locaux ne disposent pas non plus d’un grand nombre d’adhérents. Face à ce défi majeur, la principale instance du cyclisme s’est mobilisée.
L’UCI (Union Cycliste Internationale) a créé le Centre Mondial du Cyclisme à Aigle-Martigny, en Suisse. Le centre rassemble un vélodrome, des salles de gymnastique et de nombreux autres établissements. Il réunit des entraîneurs reconnus du monde entier. Chaque année, une centaine de jeunes, voulant faire carrière dans le cyclisme et vivant dans des zones en manque d’infrastructures, sont sélectionnés lors de stages de détection aux quatre coins du globe. La plupart des arrivants sont africains. Parmi les anciens élèves d’Aigle-Martigny, on retrouve les principaux noms qui font le cyclisme africain actuel : Merhawi Kudus, Daniel Teklehaimanot et Natnael Berhane. Même Chris Froome, le « Kenyan blanc », a suivi ce cursus.

Plus qu’une formation, le centre permet aux coureurs de mettre en pratique leur apprentissage. Ils participent à des courses régionales comme le Tour de Côte-d’Or, Kudus l’a remporté en 2013. Le Tour de l’Avenir est quant à lui le grand rendez-vous de la saison pour les membres du centre. Sur ce Tour de France des moins de 23 ans, ils peuvent se confronter aux meilleures sélections mondiales. Les femmes ont même l’opportunité de participer à des épreuves du World Tour. En 2019 et 2020, elles étaient inscrites au Grand Prix de Plouay féminin.

Des épreuves trop peu nombreuses

Les infrastructures ne sont pas les seules à être défaillantes. Les compétitions organisées sur le sol africain sont peu nombreuses. C’est un cercle vicieux. L’UCI Africa Tour est composé de 20 épreuves. Si on enlève les Championnats nationaux des principales nations, le calendrier se réduit comme peau de chagrin. Il ne reste que la Tropicale Amissa Bongo au Gabon (2.1), le Tour du Rwanda (2.1), la 100 Cycle Challenge et le Tour du Limopo en Afrique du Sud, le Tour du Sénégal (2.2), le Tour du Faso (2.2), le Tour de Tunisie espoirs (2.2U) et le Tour du Maroc (2.2). Le pays du couchant lointain a aussi ses trois Challenges du Prince (Trophée Princier, Trophée de l’Anniversaire et Trophée de la Maison Royale), classés 1.2, tandis qu’au Cameroun est organisé le Grand Prix Chantal Biya (2.2), du nom de la Première dame camerounaise.
Les compétitions étaient déjà peu nombreuses et d’un niveau assez faible avant la crise sanitaire. Aujourd’hui, elles le sont encore plus. Certaines épreuves qui n’ont pas eu lieu pourraient disparaître. Le Tour du Rwanda et la Tropicale Amissa Bongo font le bonheur du cyclisme local en attirant des équipes professionnelles internationales comme Total-Direct Energie, Israël Start Up Nation et Androni Giocattoli-Sidermec, tout en amassant les foules dans des lieux symboliques comme le Mur de Kigali. Cependant, ces courses sont délaissées par la plus grande équipe africaine, Qhubeka-Assos, ainsi que les meilleurs coureurs locaux. Merhawi Kudus a disputé le Tour du Rwanda 2019 qu’il a remporté avec Astana. En revanche, Daryl Impey, Ryan Gibbons et Natnael Berhane n’ont pas eu cette chance, leurs équipes ne s’alignant pas sur ces épreuves.

Les pionniers érythréens, en attendant d’autres nations

Teklehaimanot, Kudus, Berhane : vous l’aurez compris, les premiers coureurs « d’Afrique Noire » viennent d’Érythrée. Ces champions sont des pionniers en la matière comme l’ont été Cochise Rodríguez pour la Colombie dès les années 1950, et Richard Carapaz, plus récemment, pour l’Équateur. L’Érythrée est un petit pays de seulement 3 millions d’habitants qui a obtenu son indépendance vis-à-vis de l’Éthiopie en 1990. Pourquoi alors ce nain démographique plutôt que les géants éthiopiens (110 millions d’habitants) et soudanais (42 millions d’habitants) à sa frontière ? La raison est simple : l’héritage colonial italien. La « colonia eritrea » est la première colonie italienne en Afrique à la fin du XIXe siècle, bien avant l’invasion de l’Éthiopie en 1936.
Entre 1939 et 1941, années durant lesquelles les Italiens représentent un dixième de la population érythréenne, le cyclisme transalpin est au sommet de son art. C’est l’époque de Fausto Coppi et de Gino Bartali. Les Italiens se passionnent pour le Campionissimo et son rival Bartali. Le Giro voit sa popularité exploser. C’est le début du désormais célèbre Amore Infinito, les Italiens importent en Erythrée la bicyclette. Néanmoins, sous le régime fasciste, la compétition est réservée aux colons italiens, pas aux Érythréens. Après le retrait transalpin, la donne change et est même créé le Giro d’Eritrea, la plus ancienne course africaine. Sur les hauts plateaux, perchés à plus de 2 000 mètres d’altitude, les paysans et ouvriers se servent du vélo comme moyen de transport. En allant travailler, ils se forgent les mollets sur des cols abruptes. Surtout, plus qu’un moyen de locomotion, les Érythréens se sont mis à la compétition.

La victoire de Daniel Teklehaimanot lors du Tour du Rwanda, en 2011, a marqué un avant et un après. Il avait été réceptionné à Asmara, dans le plus grand des luxes, par Issayas Afewerki, le despote au pouvoir depuis l’indépendance (1993), devant des milliers d’érythréens. Le régime autoritaire s’est servi de l’image de ses cyclistes à des fins de propagande tant pour les habitants de l’intérieur que ceux des diasporas, toujours aussi nombreux, en raison des vagues migratoires pour fuir la dictature. La propagande a donc accru l’engouement pour le vélo. Ailleurs, le cyclisme a mauvaise mine hormis au Rwanda, où une nouvelle génération de cyclistes émerge pour réunifier et revaloriser l’image du pays, noircie par le génocide de 1994. Joseph Areruya est devenu en 2018 le premier coureur noir à disputer Paris-Roubaix. C’était avec Delko Marseille Provence. Un constat s’impose : le cyclisme africain progresse à l’Est alors qu’il stagne à l’Ouest.

À quand un vainqueur du Tour « noir africain » ?

Jonathan Boyer, entraîneur au Rwanda, déclarait en 2012 que « dans quatre ou cinq ans, un africain pourrait gagner le Tour de France ». Aujourd’hui, 8 ans se sont écoulés et nous sommes encore loin du compte. Pourtant, les coureurs africains ont du potentiel. En effet, la plupart vivent en altitude, entre 2000 et 3000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Sur les hauts plateaux, ils sont formatés à la montagne. Leur corps est habitué à la raréfaction de l’oxygène : Merhawi Kudus est né à Asmara à 2315 mètres d’altitude, Tsgabu Grmay à Mekele, à 2254 mètres. De plus, généralement, les coureurs d’Afrique subsaharienne sont plus qu’adaptés morphologiquement : ils sont longs et fins. Ce qui les avantage dans les sports d’endurance, cyclisme compris. Ils sont élancés quand ils se dressent sur les pédales.
Cependant, les capacités physiques, si elles ne sont pas accompagnées d’un encadrement adapté, ne sont pas suffisantes. Le manque d’infrastructures, d’équipes, de courses et plus globalement de moyens financiers, est un frein important. Avant d’envisager de remporter un Grand Tour, ils devront d’abord s’imposer lors de grandes courses européennes, ce qu’ils n’ont pas encore fait. Merhawi Kudus (26 ans, Astana Pro Team), Louis Meintjes (28 ans, Intermarché Wanty Gobert), ou encore Tsgabu Grmay (29 ans, Team BikeExchange) sont talentueux, mais sans doute pas assez pour franchir ce fameux cap. Daryl Impey (36 ans, Israël Start Up Nation), mais aussi Daniel Teklehaimanot, 32 ans, sont eux déjà sur la pente descendante.

Alors l’espoir repose sur la nouvelle génération. Celle-ci est axée autour du puncheur érythréen Biniam Hailu Ghirmay (20 ans, Delko One Provence), élu cycliste africain de l’année en 2020 et déjà deuxième d’un Trophée Laigueglia. Mais pas seulement. Natnael Tesfatsion (Androni Giocattoli Sidermec), son compatriote de 21 ans, vainqueur du Tour du Rwanda et deuxième de la Tropicale Amissa Bongo, est lui aussi, extrêmement talentueux. Mulu Kinfe Hailemichael (Delko One Provence) et Henok Mulubrhan (Team Qhubeka) impressionnent également. Ils ont brillé sur le calendrier espoir italien. Enfin, l’érythréen Yacob Debesay (Delko One Provence), ancien de la Conti Groupama FDJ et troisième du Tour de Lombardie espoirs, s’annonce comme un bon grimpeur. Le futur du cyclisme africain devrait s’écrire avec ces cinq coureurs. Reste à voir jusqu’où ils peuvent aller.

Crédits photos : Le Perroquet, Le JSL, RFI, BP et Eurosport

Aymeric Peze – 15 avril

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