Posée au milieu des plaines flamandes, Audenarde se réveille chaque premier dimanche du mois d’avril, aux allures de début de printemps, quand les cloches du beffroi sonnent le Ronde. Cette grande avenue, ce dernier kilomètre horizontal, les adeptes de ce sport des pavés connaissent tous ses recoins.

Ils y ont vu Philippe Gilbert, maillot aux couleurs belges sur les épaules, descendre de sa selle et brandir en vainqueur son vélo, dans un moment de ferveur ultime et de grandiloquence. Ils ont eu aussi le privilège d’admirer récemment le bras-de-fer entre Mathieu van der Poel et Wout van Aert, les éternels rivaux des chemins boueux et des sous-bois, qui, d’un souffle fulgurant, ont renversés le château de carte que les piliers flandriens avaient construits. En octobre dernier, ce fut homérique à souhait, un sprint royal entre les deux génies naissants qui ne s’est joué qu’à un infime boyau. C’était en somme ce qui faisait du Ronde un Monument, un événement indémodable, une après-midi entière avec les monts-pavés et les mornes plaines dans le plat pays de Jacques Brel. On pouvait ajourner le Ronde, le décor restait le même, fidèle à ses nuages menaçants et ses éclaircies soudaines. Il restait éternel.

L’an dernier, lors d’une après-midi d’automne, on s’était retrouvés abasourdis, surpris par la chute soudaine du champion du monde, Julian Alaphilippe. Sur une route large, bien aménagée, à l’écart des pavés et des montées ardues, le français était étalé sur le goudron, agrippant son coude douloureusement. Sa saison était alors terminée. Il laissait Wout Van Aert et Mathieu van der Poel partir tous les deux, au loin, en direction des difficultés prochaines et du Saint Graal flamand. Il y a sans aucun doute, chez Alaphilippe, une frustration d’avoir conclu une saison si triomphante par une célébration bien trop précoce et un choc fatal avec une moto. Pour cette chute, il serait hors-propos de débattre sur le personnage fautif. Mieux vaut dire que dimanche, Julian Alaphilippe sera bien sur la ligne de départ à Anvers, au milieu d’une formation qui excelle sur les classiques.
Il paraissait tout à son aise, il y a quelques mois, sur le Koppenberg, lorsqu’il avait décidé d’enclencher les hostilités. On sentait chez lui un destin flandrien. Il caressait les pavés, bien posé sur sa machine, la bouche entrouverte, la barbichette fraîchement taillée. On voyait sa première participation au Ronde comme une parenthèse enchantée pour son point d’orgue final, après avoir connu un Liège-Bastogne-Liège difficile, où, en levant les bras bien avant la ligne, il avait, disons-le, frisé le ridicule. On pensait que ce voyage dans les terres flamandes n’était qu’un simple au revoir à 2020. Néanmoins, son air chevaleresque avait rapidement prouvé que cette escale flamande n’avait rien d’une cure, mais tout d’un combat, d’une date cochée en rouge sur le calendrier.

Cette année, on repart sur les mêmes bases que l’an dernier. Les masques sont posés sur le nez, des tests PCR sont effectués à foison, les gens, placés derrière les barrières, sont absents. Le Tour des Flandres ne dérogera pas à la règle. Il se disputera dans un huis clos qui enlèvera à la course une partie de sa saveur, mais qui n’ôtera pas complètement son goût. Un cyclisme sans public, c’est triste, mais un public sans cyclisme, ça l’est encore plus.
Ce Tour des Flandres va retrouver son décor pré-printanier, aux arbres défeuillés et aux oiseaux encore trop frigorifiés. Il va renouer avec cette tradition du début de saison, où les coureurs les plus montagnards sont déjà perchés sur les hauteurs, en préparation aux Grands Tours. Il va surtout offrir les prolongations au match de l’hiver, celui qui oppose Mathieu van der Poel à Wout Van Aert, comme un rendez-vous annuel dans la nature. L’an dernier, sur la longue avenue d’Audenarde, le premier avait eu raison du second. L’accolade, ensuite, entre les deux protagonistes, avait démontré toute l’exaltation de l’un et toute l’amertume de l’autre. Avec ce geste amical, on avait bien vu que rien n’était terminé. C’était simplement le commencement d’une nouvelle saga, cette fois-ci sur les routes et prochainement sur les cols.
La dernière saison de cyclo-cross, qui a de nouveau sacrée le petit-fils de Poulidor champion du monde, a joué le rôle d’interlude. Elle était soit le décrassage de 2020, soit la répétition générale de 2021. Elle n’était qu’un retour aux sources, à la genèse d’une rivalité entre deux hommes si proches mais si différents. Entre eux, ils forgent une amitié de compétition. Quand l’un passe à la route, l’autre le suit sans broncher. Réunis sur une plage déserte, aux vagues turbulentes et aux nuages sombres et menaçants, ils n’avaient effectué qu’une simple parade pour embellir les clichés. Sans doute aussi pour montrer que, même sur des terrains impraticables, ils sont inséparables, que leur rivalité n’a aucune limite. Mais l’essentiel était ailleurs. La page du cyclo-cross commençait à se tourner.

Comment ne pas résumer une course comme le Ronde à un duel quasi-fratricide entre Wout van Aert et Mathieu Van Der Poel ? Peut-être parce que le Ronde a de nombreuses fois déjoué les pronostics. Lors de l’édition 2019, d’un éclair, Alberto Bettiol s’était envolé vers la plus grande victoire de sa carrière, laissant les favoris régler comme des grands le brouhaha des relais. Personne n’avait vu venir ce coureur italien de l’EF. Personne n’a vu venir non plus dernièrement Jasper Stuyven, sur la Via Roma, attaquant au pied de la descente du Poggio pour s’offrir le premier Monument de la saison. Lui qui a pourtant la carrure d’un flandrien pur jus, il s’est offert Milan-San Remo, le Monument le mieux taillé pour les sprinteurs. Tout est possible, voyez-vous ?
Il serait tout de même ingrat de ne pas prendre en considération la place majeure qu’occupent ces deux génies du cyclo-cross dans le peloton. Ils seront évidement les plus observés, les plus encadrés. Leurs faits et gestes seront inspectés à la loupe par les directeurs sportifs. Cette rivalité sera celle de tous.

En attendant, le soleil se couche sur Audenarde. La ville s’endort, les rues, déjà peu garnies, se vident complètement, la lune fait son apparition dans le ciel. Le silence s’installe dans cette longue nuit encore un peu fraîche. Une longue nuit dans une ville éternelle.

Crédits photos : Sport Business Mag, Eurosport, La Meuse et La Dépêche

Antonin Fromentel – 4 avril

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