Il aura goûté à ses premières grandes victoires dans la plus inédite des saisons, où le monde est masqué, les événements ajournés, les mythes annulés. Marc Hirschi ne peut oublier cette année 2020, celle qui lui a ouvert la porte du destin que l’on lui a tant promis lorsqu’il a ramené l’or des championnats du monde espoirs. La même année que le titre en junior d’un autre phénomène, Remco Evenepoel qui, d’un rien, a échappé à un destin funeste, au milieu de pierres d’un ruisseau italien asséché.

L’année 2020 est tout à la fois. Elle est exceptionnelle, de par ses événements et ses découvertes. Elle est inédite, de par sa configuration et son art de la procrastination. Elle est malheureuse, de par ses nombreuses tragédies, que la Deceuninck – QuickStep pourra conter plus aisément que les autres. Néanmoins, elle est avant tout l’année des confirmations, des exploits historiques, des escapades herculéennes. Elle est l’année du souvenir. Un souvenir va sans aucun doute s’étendre jusqu’à cette nouvelle année, alors que l’on espérait la voir, dès son commencement, débarrassée du terrible fléau. C’est ce qui a permis au peloton de goûter les vices et les plaisirs d’un Tour de France en septembre, des sommets enneigés au Giro ou encore des pluies incessantes et foudroyantes à la Vuelta. Le cyclisme est resté en vie, grâce aux rêves qu’il procure. Ces rêves, Marc Hirschi, le petit Suisse, en a vécu au moins un. Il a eu l’opportunité de manger à la table de l’inédit et de dévorer une petite partie de son contenu. Il a été l’un des hommes de cette saison si particulière. Il a été cette belle découverte, comme le fût Tadej Pogacar l’an dernier et Egan Bernal il y a deux ans. Son année 2021 sera celle de la confirmation.

Lorsque la startlist de la Sunweb pour le Tour est apparue, les indifférents ont été nombreux. À leurs yeux, elle ne dégageait rien, seulement des coureurs de second rôle qui resteraient au chaud dans le peloton, à regarder au loin les pédales des meilleurs tourner. Il est bien vertueux de deviner un tel dessein. Dans cette liste de 8 coureurs apparaissait une surprise, quelqu’un que l’on avait vu que très rarement en World Tour et jamais sur les Grands Tours. Marc Hirschi était bien là, à Nice, pour concourir sur son tout premier Tour de France — qui ne sera sûrement pas le dernier — de sa jeune carrière. Il était posé aux côtés de ses coéquipiers, son masque sur le nez, et constatait tout le dégât qu’a engendré la cause pour laquelle la moitié de l’humanité s’est vu assignée à résidence pendant de longs mois. Quelques spectateurs occupaient les sièges, quand des milliers étaient agglutinés, l’an dernier, sur la Grand Place de Bruxelles, pour assister à la présentation des acteurs qui animeront le Tour de France. Deux jours après ce moment troublant, le Tour était élancé.
D’emblée, le Tour a donné le sourire au public en parant de nouveau Julian Alaphilippe du maillot jaune. Marc Hirschi n’a pas été un pion dans cette belle journée dominicale, la dernière dans les terres niçoises. Dans le col des Quatre Chemins, qui sera le dernier col du prochain Paris-Nice, le Suisse suivit vivement l’attaque de Julian Alaphilippe. Ils termineront l’étape ensemble, en compagnie d’Adam Yates, qui n’avait d’yeux que pour le classement général, offrant sur la Promenade des Anglais un féroce duel franco-suisse. Si la ligne d’arrivée avait été placée 50 mètres plus loin, Marc Hirschi aurait remporté l’étape et endossé le maillot jaune. Son Tour aurait déjà été de l’ordre de la réussite. C’était beaucoup trop tôt, l’éclat devait surgir plus tard. Dans cette journée bien ensoleillée à Nice, en rupture avec le déluge de fin d’été de la journée d’avant, Hirschi est monté d’un cran, et nos fins devins du début de Tour ont commencé à revoir leurs belles paroles et troublantes prophéties.

Le ciel était menaçant, les routes gardaient une trace assez humide de la dernière pluie. Ce n’était pas un jour pour les moins adeptes de la montagne. Ceux-là resteront au chaud dans le gruppetto. Marc Hirschi, lui, était parti seul, dans une bien longue escapade qui, finalement, s’avérera frustrante. Tout semblait pourtant facile pour lui. Il avalait les cols, descendait aisément sur des routes parfois glissantes et se permettait même de petites acrobaties. À ce jour, c’était devenu une certitude : il sait tout faire.
Cependant, ce voyage solitaire était trop beau, même trop simple, pour s’achever sur une victoire. Le groupe des favoris, engagé dans une belle bataille sur les pentes ardues et régulières de Marie-Blanque, a grappillé une grande partie de l’avance qu’il avait laissé au Suisse au début d’étape. À la fin de la descente, Pogacar, Roglic, Landa et Bernal avaient fait la jonction. On croyait Hirschi suffisamment fort pour les aligner tous les quatre. C’était très mal connaître la férocité du duo slovène. Quant à Nice, Hirschi avait lancé un peu tard son sprint, à Laruns il l’a lancé un peu tôt. Il terminera troisième derrière Roglic et Pogacar. Il laissa dans les Pyrénées des regrets mais aussi des espoirs. Tout restait alors à faire.

De ce jour, dans les Pyrénées qui n’attendait que l’orage pour le rendre dantesque, il retiendra que dans le cyclisme et en particulier sur le Tour, rien n’est jamais vraiment donné. Ce serait beaucoup trop simple et injuste. Avant d’arriver sur les rampes ardues de la montée vers le Puy Mary, ce géant d’Europe, ce volcan éteint qui attire les nombreux randonneurs, le Tour de France a fait une promenade, un simple détour, pour sillonner les routes du Limousin et goutter aux premiers reliefs du Massif Central. Ce tracé vallonné donna de l’inspiration à Marc Hirschi. Lui qui aime tant les bosses et les duels sur les petits sommets, il sera servi. Après être revenu sur une attaque de Marc Soler, le jeune suisse ne décida pas d’attendre. Il attaqua à son tour, dans le Suc au May, au cœur d’un chemin forestier au goudron ancien, laissant ses concurrents sans voix et sans forces, seulement avec l’obligation d’abdiquer. Une vingtaine de kilomètres plus loin, Hirschi, dans les rues de Sarran, se laissa aller, levant victorieusement les bras. Ça y est, il l’a fait. La victoire est pour lui, et notre étonnement est inexistant.
Il tentera de rapporter en Suisse un gain plus grand que celui d’une victoire d’étape sur le Tour. Il pensa au maillot à pois. Néanmoins, comme Carapaz, il échoua devant un monstre slovène, plus jeune et plus gagnant, qu’il n’est plus utile de présenter. Son Tour s’est conclu sur les Champs-Elysées, après avoir contemplé, avec un brin de mélancolie sans doute, ces trois semaines de bonheur. À ce jour, il n’était plus le gamin devant sa télévision qui s’extasiait devant les exploits des uns et des autres. Il était celui qui procurait des émotions et des espoirs à un pays qui a connu Fabian Cancellara comme dernière effigie.

La suite et la fin de sa saison ne fût pas muette. Une semaine après son passage sur les Champs, Marc Hirschi décrocha la médaille de bronze sur les championnats du monde élite. Il prolongea ses performances au sommet d’un mur que Julian Alaphilippe, depuis 2 ans, avait coutume de dompter. Le maître étant absent, Marc Hirschi, l’explorateur avisé, l’a parfaitement remplacé. Le plateau, on le conçoit, n’était pas celui des grands rendez-vous et de ces grandes années où Alejandro Valverde, petit à petit, a été contraint de ployer le genou, dans une lutte brutale, devant un génie Français. Cependant, la Flèche Wallonne, avec la présence de son Mur de Huy, est restée ce monument, même après un Tour éprouvant que les passionnés ne pouvaient manquer. Marc Hirschi a cette fois-ci levé le poing, tant cette montée ressemble davantage à un combat de boxe qu’à une bagarre de cour de récréation, après avoir essoufflé une autre belle surprise, qui nous est plus familière, puisque française, Benoit Cosnefroy.
Quelque jours après sa première victoire sur une classique, Hirschi a voulu viser le monument. L’homme, en plus de savoir tout faire, est pressé. Nous ne saurons jamais si l’immense écart de Julian Alaphilippe, vêtu de son maillot de champion de monde, a troublé le suisse dans son élan. Peut-être ce dernier était-il le plus fort sur Liège-Bastogne-Liège, mais le cyclisme est si imprévisible et bien cruel parfois qu’il est facilement réversible. Tout n’est acquis qu’une fois la ligne dépassée. Ainsi valse-t-il.

L’année 2020 aux oubliettes, Marc Hirschi pouvait tout à fait voir paisiblement l’avenir au sein de la formation Sunweb, qui s’est entre-temps transformée en Team DSM. L’arrivée de Romain Bardet aurait-elle noirci l’avenir du suisse ? Nous le serons peut-être un jour, ou jamais. Quoi qu’il en soit, Hirschi a quitté sa formation pour une autre, qui, espérons pour lui, répondra davantage à ses exigences. Beaucoup diront que son exigence le perdra, et peut-être que l’avenir leur donnera raison. Beaucoup diront aussi que son départ n’a rien de semblable avec ses exigences. Son départ fût une bombe, une surprise générale. Les interrogations sont légitimes et plurielles.
Marc Hirschi est annoncé chez UAE Team Emirates, la formation où brille le jeune et déjà grand Tadej Pogacar. Beaucoup de formations aimeraient avoir un Hirschi en leur sein. Un Hirschi grimpeur, sprinteur, puncheur, et tout à la fois. Puisque l’année 2020 a été celle de la lumière, Marc Hirschi doit songer à ne pas l’éteindre en 2021. Sinon, tous les espoirs deviendront des poussières et toutes les prophéties s’envoleront aussi vite que lorsqu’elles sont apparues. Pas d’inquiétudes pour l’heure, l’homme, en plus d’être pressé, sait tout faire. Il est l’incarnation vivante d’un couteau que son pays connaît bien.

Crédits photos : Eurosport, Dimensions Vélo, Today Cycling et Eurosport (2)

Antonin Fromentel – 17 février

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