Bien souvent, les Jeux Olympiques sont un rendez-vous incontournable pour tout fan de sport mais aussi un moment de découverte quand les Jeux Paralympiques s’enchaînent. Le paralympisme est moins médiatisé et pourtant, ces sportifs sont très courageux et une belle leçon de vie car ils surmontent à la fois leur handicap mais aussi les difficultés que cela engendre. Un ancien champion tricolore en sait quelque chose, Michaël Jeremiasz nous en parle en détails.

En 2 mots : Michaël Jeremiasz est un joueur de tennis en fauteuil né le 15 octobre 1981 à Paris, il est âgé de 38 ans. À l’âge de 18 ans, il est victime d’un accident de ski et devient par la suite paraplégique. Il découvre le tennis en fauteuil qui fut une révélation dans sa vie. En simple comme en double, les titres pleuvent que ce soit en grand chelem ou alors aux Jeux Paralympiques. Sa fin de carrière fut magnifique puisque ayant été n°1 mondial en 2004, il termine en apothéose aux Jeux de Rio 2016 en tant que porte-drapeau de la délégation française. Depuis qu’il est retraité des courts, Michaël enchaîne les projets et est à la tête de plusieurs sociétés comme Handiamo ou encore Les Gros Films. Il est également membre de la commission des athlètes de Paris 2024.

Pour agrémenter cela, Michaël s’est confié sur beaucoup de sujets notamment de son sport, de son handicap ou encore de la spécialité du double

À cause d’un accident de ski, tu es devenu paraplégique à l’âge de 18 ans. Comment l’as-tu vécu et l’as-tu tout de suite accepté ?

Michaël Jeremiasz : J’ai eu un accident de ski à mes 18 ans, j’ai sauté d’un tremplin et je me suis cassé les deux jambes et la colonne vertébrale. Je suis devenu paraplégique et ça a été extrêmement violent même si je ne me souviens plus des 4 premiers jours après mon accident. Quand tu te réveilles, que t’as 18 ans et que tu sens plus du tout le bas de ton corps qui ne bouge plus, c’est assez effrayant. Il y a de la peur, de la colère, de la frustration, beaucoup de déni… On ne veut pas croire à ce qui nous arrive. Il m’a fallu du temps pour accepter l’inacceptable. J’allais passer ma vie en fauteuil roulant même si pendant les premières années, j’ai avancé et reconstruit ma vie. Il y avait toujours des choses qui bloquaient. Mais après 4 ans en fauteuil, la question du handicap n’a plus été un problème pour moi. J’ai totalement intégré que pour aller d’un point A à un point B, ce serait en fauteuil.

Comment as-tu apprivoisé ton fauteuil que ce soit sur le court ou dans ta vie de tous les jours ?

M.J : J’ai passé un mois et demi alité après mon accident donc quand on m’a amené mon premier fauteuil roulant au centre qui était un tas de ferraille très large, très lourd et totalement impersonnel, je ne l’ai pas vu comme le truc dans lequel j’allais être coincé le reste de ma vie mais comme un outil de liberté. Il m’a permis d’enfin sortir de mon lit, d’aller dans des toilettes après un mois et demi où tout se passait dans mon lit. J’ai pu aller prendre une douche tout seul, aller découvrir les couloirs du centre de rééducation et aller rencontrer des gens. Je m’y suis vite habitué et il est devenu un partenaire. Un partenaire pour être libre, me déplacer mais aussi plus tard faire du sport.

À la suite de la pose du diagnostic, pratiquer le tennis fauteuil a-t-il été une évidence ?

M.J : Pas du tout ! Je ne connaissais ni le handisport ni le tennis fauteuil à la période du diagnostic. Pendant un mois et demi, la seule chose que je faisais c’était mes visites et qu’on me prépare le matin. Puis en salle de rééducation, le sport est venu assez rapidement. Au début j’étais tellement faible que je soulevais juste des poids d’un kilo dans mon lit. Après, j’ai fait beaucoup de musculation, de natation, de tennis de table ou encore du tir à l’arc. Des sports classiques en centre de rééducation. Puis par hasard, j’ai découvert le tennis fauteuil en échangeant quelques balles avec un prof du centre. Grâce à une rencontre, j’ai découvert le tennis en fauteuil, la coupe du monde par équipes et je me suis dit : c’est ça que je veux faire. Je me suis lancé en novembre donc moins d’un an après mon accident.

2 (France Inter)

Tu pratiquais déjà le tennis avant ton accident, cela t’a-t-il incité à commencer le tennis fauteuil ?

M.J : Je jouais au tennis depuis gamin, j’étais seconde série donc quand j’ai découvert que ça pouvait se pratiquer en fauteuil, je me suis lancé. Au début ça été très dur notamment les déplacements. J’ai quand même trouvé que ce sport était fait pour moi et mon grand frère le résumait très bien après que je suis devenu champion de France, il m’a dit : « ce sport est fait pour toi car avant tu étais très bon tactiquement, t’as un super mental et de bonnes techniques mais un jeu de jambes de merde. » Du coup, le fait de jouer en fauteuil résout tous les problèmes !

De quoi se compose l’entraînement d’un tennisman fauteuil pro et qu’est ce qui le différencie d’un entraînement de tennisman valide ?

M.J : Il y a beaucoup de similitudes, le tennis en fauteuil ça reste du tennis mais assis dans un fauteuil. La seule règle qui change ce sont les deux rebonds. En tennis fauteuil, on a le droit à deux rebonds mais ce n’est pas obligé. Après un service ou quand on joue vite, il y a rarement deux rebonds. Le tennis fauteuil a été inventé il y a 40 ans et les fauteuils étaient 3 fois plus lourds qu’aujourd’hui donc il fallait trouver une alternative. La manière de compter les points, les raquettes, les balles et les terrains sont pareils. L’entraînement est également tactique, physique et mental, il y a énormément de similitudes avec le tennis debout. C’est juste qu’en termes de quantité, on en fait un peu moins car vu qu’on travaille que sur le haut du corps, on ne peut pas faire 3 h de tennis le matin, 3 h l’après midi et encore 2 h de musculation car un moment, les bras explosent. Donc on fait du tennis le matin et du physique l’après-midi ou inversement.

Tu côtoyais des tennismans valides pendant tes entraînements ?

M.J : J’ai commencé le tennis fauteuil au Tennis Club de Montreuil où il y avait la première académie de Patrick Mouratoglou (NDLR : coach de Serena Williams). J’ai donc fait sa rencontre là-bas et à l’époque, il y avait pleins d’athlètes qui s’y entraînaient dont le numéro 1 chypriote Márcos Baghdatís. J’étais entouré de pleins de champions et moi je m’entraînais avec des joueurs en fauteuil et un coach valide. Puis quand je suis devenu numéro 1 français, j’avais plus de partenaires à mon niveau en France donc je me suis entraîné avec des valides toute ma carrière.

FRANCE-OLY-RIO-2016-TEAM

« Le sport est venu assez rapidement »

Tu es un grand adepte du double. Pourquoi aimes-tu tant ce style de jeu et que penses-tu des récents propos de Marion Bartoli à ce sujet ?

M.J : J’étais fan du double car le double en fauteuil, c’est ce qui y a de plus spectaculaire. C’est là où il y a les points les plus incroyables et où les échanges durent le plus longtemps. Vous êtes deux sur le terrain pour cadrer un court où il peut avoir 2 rebonds. Vous faites une volée amortie court croisé, le premier rebond est dans le couloir et le deuxième près du banc. Le double, c’est un spectacle impressionnant, ultra physique et très particulier tactiquement. En fauteuil, le double est l’épreuve reine ce qui n’est pas le cas en valide. Je faisais un sport individuel depuis tout gamin donc le double me permettait d’être en équipe. Ce que j’aime dans le sport c’est le partage et surtout le partage des émotions. Quand je gagne un match et que je suis tout seul à serrer le poing, ce n’est pas la même que de taper la main de son partenaire tous les quelques points ou encore de se prendre dans les bras à la fin d’un match. Pour reprendre les propos de Marion Bartoli, j’ai bien aimé les propos de Nicolas Mahut qui sont très juste sur la juste reconnaissance des sportifs de haut niveau. Je pense que le double est une épreuve du tennis et a toute sa place. Ce qui fait la richesse d’un tournoi de tennis c’est sa mixité. Le fait qu’il y ait des hommes, des femmes, du simple, du double. La force des tournois du grand chelem c’est qu’il y a également du junior et du tennis en fauteuil, tout ça rend l’offre beaucoup plus attirante. Après évidemment plus il y a de joueurs plus ça coûte de l’argent. C’est injuste mais aujourd’hui ce qui rapporte le plus, c’est le tennis masculin valide donc s’il le pouvait, un directeur de tournoi cynique organiserai juste un tournoi masculin valide mais le sport ce n’est pas ça. Le sport ce n’est pas que l’élite masculine valide adulte, il y a aussi tout le reste.

Tu as l’une des plus belles carrières du tennis fauteuil au monde, parmi tous les matchs joués en grand chelem et aux Jeux, quel est celui qui t’as le + marqué et pourquoi ?

M.J : Je n’ai pas un mais quatre meilleurs souvenirs ! Le premier est ma première victoire aux Jeux Paralympiques, c’était en 2004 à Athènes avec du bronze en simple qui sera d’ailleurs ma seule médaille paralympique en simple. C’était un moment magique, une émotion et une fierté particulière. Le deuxième c’est l’année suivante quand je deviens n°1 mondial, un moment magique car t’es le meilleur sur l’année donc c’est la plus haute reconnaissance pour un joueur de tennis. C’est plus facile de gagner 2 tournois du grand chelem la même année que d’être n°1 mondial donc c’est une immense fierté. Ma médaille d’or à Pékin en 2008 en double avec Stéphane Houdet, première médaille d’or du tennis français en général. Ma dernière grande émotion sportive c’est d’avoir été porte-drapeau en 2016, le jour où est révélé à la presse que je suis porte-drapeau, c’est un moment assez magique et puis l’entrée dans le stade Maracana avec toute la délégation française derrière moi, c’est un moment qu’on vit qu’une fois dans sa vie et qui est tout simplement fou.

Depuis 2016 et ta retraite des courts tu fais énormément de choses, quelles sont t’elles ?

M.J : Je suis consultant sportif pour Canal +. Ils ont eu envie de parler de sport et de tous les sports avec des consultants de tout bords. Ils n’ont pas réservé les places aux consultants valides, que ça devient banal et qu’il faut que ça devienne normal d’avoir des consultants de tout bords. Un sportif de haut niveau handicapé ou pas reste un sportif de haut niveau donc ça ne change rien à son expertise. Ça me donne une tribune pour passer des messages quand j’en ai envie. Aujourd’hui je suis entrepreneur, j’ai co-créé 4 sociétés. Une société de production qui s’appelle « Les gros films », une agence sportive et inclusive qui s’appelle Handiamo, le French Riviera Open qui est un tournoi de tennis en fauteuil dont je suis le directeur et une société de conseil en politique handicapée. Je suis également président et cofondateur de l’association « Comme les autres » et pour finir, je suis membre de la commission Paris 2024 depuis 2 ans. Je fais tout ça depuis Londres où j’habite avec ma femme et mon fils donc je me déplace beaucoup (hors Covid-19). C’est à travers toutes ces activités que je milite pour un monde plus juste et avec un focus sur la minorité la plus discriminée. Selon le défenseur des droits, ça fait 3 ans que les personnes handicapées sont les plus discriminées dans la société française.

4 (Getty Images Europe)

Le tennis fauteuil se démocratise au fil du temps, comment vois-tu son avenir et quels sont les joueurs à suivre ?

M.J : Le tennis fauteuil se développe et c’est tant mieux, sa médiatisation aussi. Après, il faut être vigilant. Cette année par exemple, l’US Open a annulé les tournois fauteuils et juniors pour des raisons incompréhensibles. Après un gros tollé sur les réseaux sociaux et une levée de bouclier des joueurs en fauteuil, du comité paralympique international et d’autres joueurs valides, l’US Open leur a proposé 3 scénarios possibles. Les dédommager à hauteur de 150 000 $ (même pas la moitié du prize money), faire un tournoi que pour eux en octobre à Orlando. Ceci n’a aucun sens car il n’y pas d’US Open et c’est juste un petit tournoi de consolation ou organiser le tournoi avec une baisse de 5 % du prize money et même en période de crise, c’est assez pathétique de leur part. Donc il faut rester vigilant et pas que ça aille dans le mauvais sens mais globalement c’est un sport qui se développe énormément, qui est pratiqué sur tous les continents et il y a de plus en plus de joueurs pros. Le niveau augmente, il faut s’en réjouir. Les joueurs à suivre sont le numéro 1 mondial Shingo Kunieda qui a à cœur de décrocher une médaille à Tokyo et malgré son âge, il se réengage pour une année supplémentaire. C’est extrêmement beau de le voir jouer, sa technique est d’une fluidité, c’est le Federer du tennis fauteuil. Chez les Français, on a évidemment Stéphane Houdet et Nicolas Peifer qui sont nos fers de lance et les champions paralympiques en double en titres. L’argentin Gustavo Fernandez car pour moi, c’est le plus beau revers du circuit et de l’histoire. Il a le handicap le plus lourd et malgré tout, il a été numéro 1 mondial. Il prouve que tout n’est pas qu’une question de handicap mais de travail. Chez les femmes, on a la néerlandaise Diede De Groot qui prend la relève et chez les quads, le plus talentueux est pour moi l’américain David Wagner. Il faut évidement suivre l’australien Dylan Alcott qui est un symbole dans son pays, pas que du sport mais également du handicap.

Quelle est ton secret pour conjuguer ta vie de famille et toutes tes activités professionnelles ?

M.J : La délégation ! Il faut savoir déléguer. Je suis président bénévole de mon association mais il y a deux co-directeurs et une quinzaine de salariés donc l’association vit sans moi. Chez Handiamo, j’ai 2 associés dont un qui est directeur. Mon petit frère bosse également en tant que responsable du développement donc moi j’y consacre le temps que je peux. Le French Riviera Open, mon petit frère en est le directeur opérationnel. Au sein de ma société des Gros Films, mon associé est réalisateur et producteur, il faut donc savoir déléguer et s’organiser.

Pour finir, peux-tu justement nous parler du film que tu es en train de produire et de manière générale, comment vois-tu les films qui traitent du handicap ?

M.J : À cause du Covid, on est bloqué pour tourner mais c’est un film qui sera tourné dans le monde entier et que je vais incarner. L’idée, c’est de vous raconter l’histoire du handicap dans le monde depuis 150 ans. De l’époque où on était des bêtes de foires à son évolution avec notamment le sport qui a été un formidable accélérateur dans l’espérance de vie, leur reconnaissance, leur visibilité et leur indépendance. Tout ça, c’est moi qui vais vous le raconter, ce sera un road-trip à roulettes. Actuellement, je trouve que le film le plus juste sur le handicap est « Patient ». J’ai beaucoup aimé « De Rouilles et d’Os » et bien ris devant « Intouchables », ils peuvent contribuer à une meilleure visibilité des personnes handicapées.

Crédits photos : La Croix, France Inter, Francetv sport et Getty Images Europe

Les Reporters Incrédules – 30 juillet

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